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TOUS DEHORS


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8/2/24
Il Lato Cattivo

Sur proposition d’un membre du groupe Il Lato Cattivo, nous vous convions à une discussion à partir du texte qui suit.

L’événement aura lieu le dimanche 18 février à 14h, au DOC, 26 rue du Docteur Potain (Paris 19)

« Où va l'Europe ? » : quatre ans après le début de la crise sanitaire et deux ans depuis l'éclatement de la guerre en Ukraine, la question nous semble légitime et même nécessaire. En dépit du bombardement d'annonces fracassantes auquel on a assisté depuis le début du présidence Von der Leyen à la Commission européenne (décembre 2019), le tableau qui s'offre à nous aujourd'hui est plutôt celui d'une Europe paralysée, prise en étau entre une dépression économique rampante que les plans de soutien et de relance post-pandémiques n'ont pas évitée, et une évanescence politique que la soumission accrue aux États-Unis, le ralliement à la croisade des valeurs occidentales, le soutien quasiment inconditionnel à Israël dans sa guerre à Gaza etc., ont fait éclater au grand jour. Cependant, cette paralysie ne saurait durer éternellement et risque bien de déboucher sur une chute brutale. Une profonde crise politique se prépare désormais au sein de l'UE, et s'il est impossible de connaître à l'avance la forme qu'elle prendra, on peut aisément en apercevoir les conséquences en chaîne. L'issue militaire de la guerre en Ukraine telle qu'elle s'est déroulée jusqu'à présent pourrait bien en être le déclencheur. Que le front militaire cède par épuisement des forces ukrainiennes, ou que le conflit monte d'un cran avec une co-belligérance ouverte et officielle de quelques pays adhérents à l'OTAN pour sauver la mise sur le terrain,l'onde de choc sera énorme, et creusera les failles dans le consensus relatif qui prévaut en Europe depuis le début de la guerre.

Un tel constat se double d'un autre, qui nous interpelle plus directement. Un silence paradoxal continue à régner chez les « radicaux » et autres anti-capitalistes sur la question européenne, alors que son importance dans les formes concrètes de gestion des rapports des capitaux entre eux et des rapports entre les classes est somme toute assez apparente : politique commerciale, politique de la concurrence, marché de l'énergie, digitalisation, politique agricole, contraintes budgétaires, migrations... Nul besoin de maîtriser les subtilités métaphysiques de son architecture institutionnelle pour se rendre compte que l'UE, y compris par ses pannes et ses absences, exerce désormais une influence considérable sur les évolutions sociales des pays membres. La mobilisation récente des agriculteurs le montre à sa façon, du moins en ceci qu'elle a mis le doigt sur les limites d'un mélange des genres, insoutenable à terme, entre la vocation protectionniste de la Politique Agricole Commune, même très atténuée par ses reformes successives, et l'adhésion individuelle ou collective des pays membres de l'UE à des grands accords de libre-échange avec d'autres pays ou groupes de pays.

Pourtant, nous persistons à laisser à la gauche (LFI, PCF) et à la nébuleuse de groupuscules souverainistes le monopole du discours critique sur « l'Europe ». Est-ce parce que, comme pour la plupart des habitants du continent, nous nous laissons décourager par une complexité fonctionnant au besoin comme un écran de fumée ? Est-ce parce que nous craignons de nous aventurer sur un terrain miné ? Ou est-ce simplement parce que nous estimons que notre juste refus d'apporter de solutions réformistes au (dys)fonctionnement de l'Europe réellement existante nous décharge de la tâche d'en comprendre les tenants et les aboutissants ? Quelle qu'en soit la raison, et aussi compréhensible soit-elle, ce silence est intenable et n'est pas sans conséquences fâcheuses en théorie et en pratique. Celle-ci, entre autres : sans une analyse propre de la question européenne, nous sommes désarmés face à la montée du nationalisme dans les classes populaires et à sa pénétration jusque dans les mouvements sociaux. Face à cette montée, indissociable de la dimension hautement internationalisée du capitalisme actuel, les simples appels à la solidarité des exploités par-delà les frontières, c'est-à-dire à un internationalisme aussi pur qu'abstrait, ne suffiront pas. Une question difficile se pose de surcroît, celle du « statut » des classes dominantes en Europe : sont-elles encore des bourgeoisies nationales ? Ou bien se sont-elles unifiées dans une véritable bourgeoisie européenne ? Font-elles partie d'une seule et même élite mondialisée et apatride ? Ou bien sont-elles devenues des appendices de la bourgeoisie américaine ? Des perspectives différentes, voire opposées, sur le possible et l'inéluctable dépendent de la réponse à cette question cruciale. Quiconque prétend l'évacuer par le dogmatisme et les formules rabâchées se condamne à l'insignifiance. Les enjeux sont tout sauf platoniques. Au cours des quinze dernières années, dans le sillage de la grande crise financière de 2008, une partie de l'Europe a été traversée par des mouvements contre l’austérité, contre les reformes du marché du travail et de la protection sociale ; mais une autre partie, relativement paisible et prospère, se croyait à l'abri de ces turbulences. Avec la flambée inflationniste, les retombées économiques de la guerre en Ukraine, le sabotage des gazoducs Nord Stream I et II, c'est maintenant le pilier du système (le « bloc allemand ») qui est déstabilisé. Voilà le truisme : aussi bien dans l'opposition verticale entre « ceux d'en bas » et « ceux d'en haut » que dans celle horizontale au sein de « ceux d'en haut », les fractions capitalistes qui forment ce pilier réagiront en fonction de ce qu'elles sont (nationales, européennes, américaines ou apatrides)... et c'est précisément ce que nous ne savons pas, même si parfois nous prétendons savoir.

Ce n'est qu'en renouant avec l'histoire de la question européenne que nous pouvons entrevoir son point de dénouement. Partout dans le monde, la période actuelle et ses problèmes sont un résultat de la façon dont les crises sociales des années 1960-1970 ont été provisoirement résolues par les classes dominantes de l'époque, et ce sont bien les solutions capitalistes d'alors qui se sont transformées en de nouveaux problèmes au cours de la dernière décennie. Dans le contexte européen, le passage des crises sociales de « 68 » à la période actuelle se confond en grande partie avec le processus d'unification économique et monétaire européenne. Cela vaut d'abord pour les pays où l'affrontement social fut le plus aigu, comme l'Italie et la France, mais cela vaut également pour les pays en transition post-dictature à partir du milieu des années 1970 (Espagne, Portugal et Grèce), pour les membres du Pacte de Varsovie, de la Fédération yougoslave, etc. La réunification allemande et ses enjeux dans le cadre du délitement du bipolarisme USA-URSS dominèrent l'ensemble du processus dans la multiplicité de ses articulations régionales et locales. Mais attention : la mise en échec des anciennes solutions ne nous ramène pas aux bifurcations qui les avaient suscitées dans tel ou tel périmètre ; elle s'inscrit dans une remise en cause beaucoup plus vaste et générale des équilibres et des partitions établies après 1945, reconduites ou renforcées après la fin de la Guerre froide : la souveraineté limitée de l'Allemagne (même réunifiée) suite à sa capitulation sans condition, la présence militaire américaine sur le continent, l'amitié franco-allemande, etc. La boîte de Pandore est en train de se rouvrir.

Loin de se laisser réduire à une pièce de musée, cette histoire n'est donc pas finie : elle se poursuit dans le présent et elle nous embarque tous – même à notre corps défendant. Il est peut-être temps d'en faire un objet d'étude et de débat... avant qu'elle ne nous emporte sans même que nous l'ayons vue venir.